Père fondateur, pervers perdu… chronique d’une prémonition
L’avant-propos de l’œuvre est plus qu’annonciateur de ce qui attend le lecteur : torture, violence, pandores, bruits de bottes, pouvoir totalitaire, paupérisation… et déchéance de l’homme fort.
Le lecteur n’aura pas à se triturer longtemps les méninges pour identifier le personnage principal ou pour repérer l’espace géographique où se déroule l’action. Des pères de la nation ou guides éclairés ont pullulé et pullulent encore l’Afrique. Mamane les aurait appelés président fondateur. Et le pays, serait le Gondwana, ce pays imaginaire qui s’étend du nord de l’Afrique jusqu’au nord de l’Afrique du Sud.
Norbert Zongo l’appelle Gouama, « père de la nation », « guide éclairé », régnant sans partage en République démocratique de Watinbow. Si l’Afrique de l’Ouest, et probablement, le Burkina Faso son pays, sont identifiables tout au long de son récit, l’Afrique centrale en est une jumelle monozygote. L’actualité du Tchad, du Mali ou de la Guinée en est une parfaite illustration.
C’est Gouama qui a conduit son pays à l’indépendance. Une indépendance d’emblée viciée puisque son porte-flambeau n’est qu’un homme lige des puissances colonisatrices, choisi pour son incapacité à diriger et à se conduire sans béquilles occidentales. C’est un tourmenté, faible, jouisseur sans limite, voleur compulsif des ressources publiques. Le portrait conforme des pères fondateurs, mais aussi de leurs successeurs post indépendance. Sans ambition pour leur pays, ils rêvent d’éternité au pouvoir et tranchent toutes les têtes qui débordent. Soutenus par la puissance coloniale qui leur vendent à prix d’or conseil, renseignements et soutien, ils conduisent leurs pays dans un océan de misère.
Gouama en est le prototype. Idiot et donc manipulable à merci, il est amené à saboter les parachutes de deux de ses meilleurs soldats au cours d’une exhibition avant de se faire ravir son pouvoir par l’un de ses lieutenants conséquemment promu général.
Le parachutage revêt ainsi une double signification : cette opération meurtrière à des fins de conservation du pouvoir et avant, l’accession non méritée de Gouama au pouvoir dans un costume qui déborde de partout.
Sans son pouvoir, il est nu (au propre comme au figuré) et impuissant. Il n’est même plus un homme. Il devient fou. Il pleure et défèque sur lui, se baigne de morve et de larmes. Il a peur de tout. Il est devenu un crétin torturé, un ivrogne incapable qui veut retrouver son trône. Il n’a gardé que son goût du lucre et sa virilité maladive. Son obsession à revenir aux affaires le conduit droit dans les griffes des nouveaux maîtres. Il s’humilie autant qu’il peut pour essayer de rester en vie. Rien n’y fait. Il est dépouillé, puis condamné à mort et exécuté.
On retrouve la plume descriptive et rigoureuse d’un journaliste qui en sait long sur les arcanes du pouvoir dictatorial de son pays. Le parachutage paraît en 1988 (1ère édition, réédité en 2006), dix ans avant l’assassinat de son auteur le 13 décembre 1998 et 26 ans avant la fuite de Blaise Compaoré du pouvoir, chassé par la rue et réfugié en Côte d’Ivoire. Cette œuvre apparaît comme une prémonition sur le destin du successeur de Thomas Sankara, assassiné dans des conditions pas vraiment élucidées à ce jour. Opposant au « Rectificateur » Compaoré, Norbert Zongo était par ailleurs le patron de l’hebdomadaire ouagalais L’Indépendant, réputé pour le sérieux et la profondeur de ses enquêtes. Une attaque armée met fin à sa vie et à celle de ses trois compagnons dont son frère en route pour un week-end, attaque lâchement maquillée en incendie. Cette tragédie est perpétrée alors qu’il était sur enquête sur la mort suspecte du chauffeur de François Compaoré, frère du président. Ses compatriotes réclament justice à ce jour… Blaise Compaoré a rasé les murs pour finir Ivoirien afin d’échapper au sort de Gouama. Au change, l’un est rentré dans l’histoire sur la pointe des pieds, l’autre les pieds devant, mais quelle belle jambe ! « La vie est courte, la vie des héros est encore plus courte. L’âge d’un homme digne de ce nom ne devrait pas se calculer en années, mais en services rendus. », disait Norbert Zongo.
par Dominik Fopoussi
